Petit arbre deviendra grand

« L’adulte ne doit jamais trahir, délaisser cette époque des envols les plus osés, les plus capricieux : l’adolescence » J. Léopold Gagné

il y a quelques années, un ami très cher m’a offert une toute petite branche. Un petit bout d’herbe d’à peine quelques centimètres. En me la donnant, il m’a dit :

« Cette petite branche est très fragile pour l’instant. Mais si tu en prends bien soin, tu verras, elle va grandir et devenir un arbre solide et vigoureux. »

Moi, je n’avais jamais eu à m’occuper d’une branche, et je n’avais pas du tout la main verte. Les rares plantes que j’avais achetées pour décorer un peu mon appartement n’avait jamais survécu plus de trois mois. Manque de lumière, trop de lumière, manque d’eau, trop d’eau, je ne sais pas, en tout cas, je me demandais bien comment j’allais pouvoir faire grandir ce petit brin d’herbe.

A la jardinerie, le monsieur m’avait expliqué qu’il fallait la planter puis l’arroser régulièrement, surveiller de près sa croissance et lui offrir, jour et nuit, beaucoup de soins et d’attention. Il m’avait vendu tout le matériel nécessaire en m’assurant que dans quelque temps, j’aurai un bel arbre dans mon jardin.

Le jour même, je choisis l’endroit le plus beau et le plus ensoleillé du jardin pour y installer ma petite branche. Equipée de mon matériel flambant neuf, totalement inexpérimentée et, à vrai dire, un peu effrayée par l’ampleur de la tâche, je retournai la terre et y enterrai délicatement ma précieuse et minuscule pousse.

Les jours suivants, je passai beaucoup de temps, à genoux dans le jardin, à arroser et observer ma Poussinette (c’est le nom que je lui avais donné et qui lui allait tellement bien!). Je guettais fébrilement un signe de sa part qui m’indiquerait que l’endroit lui convenait, que mes soins lui faisaient du bien.

Après plusieurs semaines, je constatai, ravie, qu’elle avait poussé de quelques millimètres. Je décidai alors de la mesurer chaque semaine afin de m’assurer que sa progression était harmonieuse et régulière.

Un beau matin de printemps, je découvris avec joie que de jolies petites feuilles vertes étaient apparues de chaque côté de ma Poussinette. Je l’avoue, les larmes me montèrent aux yeux en admirant ces fragiles et adorables décorations qui rendaient encore plus belle et vivante ma précieuse petite plante.

Chaque jour qui passait voyait Poussinette se développer un peu plus. Elle poussait de plus en vite, les jolies feuilles vertes se développaient à vue d’oeil et d’autres venaient les rejoindre. Je n’avais de cesse de la caresser, de lui murmurer de doux mots d’encouragement et de félicitation. Elle était à présent ma meilleure amie, ma petite protégée, le trésor qui embellissait mon jardin, illuminait mon existence et faisait de chaque matin une fête inoubliable. Je sentais que nos retrouvailles quotidiennes la réjouissait autant que moi. Elle avait besoin de moi pour s’épanouir et j’avais tout autant besoin d’elle pour me sentir vivante et utile. Sa confiance en moi, en mes soins, semblait inébranlable. Tenir entre mes mains l’éclosion de cette toute petite vie me rendait forte, responsable, pleine de courage et d’espoir.

Les mois passèrent ainsi, remplis de bonheur et d’exaltation. Quelle fierté de constater que ma Poussinette grandissait encore et encore, arborant dorénavant de fortes et majestueuses feuilles dont la couleur étincelante était la plus belle qu’il m’ait été donné de voir !

Un matin d’automne, alors que je m’élançais, joyeuse et impatiente, à la rencontre de ma précieuse amie, mon sang se glaça lorsque je découvris que ses si jolies feuilles gisaient à terre, éparpillées tout autour d’elle. Elle semblait nue, vulnérable, comme désespérée. Mon dieu, que s’était-il passé ? Etait-elle malade ? Tentant de ne rien laisser paraître de mon angoisse, je m’approchai et tentai de la rassurer, ce n’était rien, j’allais bien m’occuper d’elle et très vite, elle retrouverait sa fraîcheur et son exceptionnelle beauté.

Durant les semaines suivantes, je n’eu de cesse de lui parler, de l’arroser, de la caresser. Je cherchais, sans parvenir à les trouver, des explications à cette subite et incompréhensible transformation. Car oui, il s’agissait d’une réelle métamorphose. En effet, ma petite continuait de grandir, grandir, grandir ! Il me fallait à présent me mettre sur la pointe des pieds pour toucher le sommet de Poussinette, mais toujours pas de feuille ni la moindre couleur ! Lorsque je la caressais, je ne sentais plus sous ma main la douceur, la tendresse et la chaleur si délicates que je connaissais. Qu’à cela ne tienne, je continuais à lui prodiguer les mêmes soins que je lui offrais depuis notre rencontre. Déterminée, malgré mon inquiétude croisante, je m’appliquais à reproduire très fidèlement ces gestes familiers, persuadée quils étaient l’unique moyen de l’aider à guérir, à redevenir celle qu’elle était avant cet horrible matin.

Hélas, la situation n’allait pas s’améliorer…

Je me souviendrai toute ma vie de cette effroyable journée de décembre.

Alors que je posais délicatement ma main sur ma branche, lui murmurant mon chaleureux message quotidien de soutien et d’amour, une vive douleur me saisit brutalement et me força à la retirer immédiatement. Je constatai, horrifiée, que ma paume était en sang, comme si elle avait été lacérée. M’approchant prudemment de Poussinette, je découvris avec effroi qu’elle était envahie d’épines. Mon coeur se souleva. Prise de panique, incapable de réagir, retenant avec peine mes larmes et mes cris de douleur, je rentrai en courant dans la maison et m’y barricadai, autant pour me protéger que pour réfléchir et me tenir à distance de Poussinette, qui semblait à présent être devenue mon ennemie. Pourquoi avait-elle ainsi changé malgré tout l’amour et la dévotion que je lui offrais ? Pourquoi, depuis déjà de nombreuses semaines, ne répondait-elle plus avec douceur et gratitude aux soins que je lui apportais ? Et pourquoi, aujourd’hui, se retournait-elle contre moi, m’effrayant de la sorte et me blessant aussi profondément la main que le coeur ?

Je séchai mes larmes et m’approchai de la fenêtre. En même temps que j’entr’ouvrais le rideau, je sentis qu’un autre rideau s’ouvrait devant mes yeux : celui qui, lourd et épais, m’avait empêché de voir pendant ces longs mois. Et c’est ainsi, seule et cachée derrière mes carreaux, le coeur battant la chamade, que je le vis enfin.

Là bas, au fond de mon jardin, se dressait un arbre. Un arbre droit, solide et vigoureux. Un arbre qui semblait toucher le ciel tant il était haut et majestueux, un arbre en parfaite santé, dont les branches s’épanouissaient si magnifiquement. Cet arbre était le plus beau que j’aie jamais vu. En le voyant ainsi rayonner, je ne pu m’empêcher de sourire. Voilà ce qu’était devenue ma Poussinette, voilà ce que mon amour et ma constance lui avait permis d’être aujourd’hui. Pourquoi n’avais-je pas vu avant ? Pourquoi avais-je continué, coûte que coûte et malgré les signes qu’elle m’avait envoyés, à espérer qu’elle reste la petite branche fragile que j’avais planté il y a longtemps déjà ? Pourquoi avait-il fallu que je l’oblige à me blesser, à me faire fuir, pour qu’enfin, je la découvre telle qu’elle était dorénavant ? Je n’avais jamais oublié les paroles de mon ami et du vendeur de la jardinerie, qui m’avaient tous deux assuré que cette toute petite pousse deviendrait un jour un bel arbre, et pourtant, j’avais fait comme si ce jour ne devait jamais arriver.

Je déverrouillai ma porte et m’élançai vers mon arbre. Arrivée à sa hauteur, levant la tête, je lui demandai pardon, lui dis comme il était beau et comme je l’aimais autant maintenant que le jour où je l’avais planté. Avec ou sans feuilles, petit ou grand, il était et serait toujours le roi de mon jardin. Je lui promis de continuer à m’occuper de lui chaque jour, mais comme on s’occupe d’un arbre, et pas d’une petite branche. Je promis aussi de ne plus l’appeler Poussinette !

Eh bien, croyez le ou non, mais depuis ce jour, de magnifiques feuilles sont revenues décorer les solides branches de mon arbre préféré.

Pour Antoine

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