Noël, Edouard, Nous et les Autres

Noël !! 

Il y a ceux qui s’enthousiasment, qui attendent la fête avec impatience, la préparent minutieusement, commandent la dinde, décorent un superbe sapin (un vrai !), lancent les invitations deux mois à l’avance et se réjouissent de cette belle occasion de se retrouver en famille. Il y a aussi ceux qui la redoutent, qui attendent péniblement  que ça se passe, qui disent détester ces interminables repas où l’on mange trop, où l’on dépense trop d’argent et où l’on est obligé de supporter la belle-mère envahissante, le cousin looser ou la sœur donneuse de leçons.

Et puis il y a nous. 

Nous on adore ça, les repas qui n’en finissent pas, les heures qui s’écoulent sans qu’on les voie passer parce qu’on est en train de refaire le monde ou de rigoler à des blagues déjà entendues mille fois. La bûche du dessert qui chevauche l’apéro du soir, la nuit qui tombe alors qu’on a l’impression qu’on vient tout juste d’arriver. 

Et puis il y a Edouard. 

Edouard, on lui a dit qu’on venait manger. Et son repas, à Edouard, dans le meilleur des cas, il dure un quart d’heure. Et il s’en fiche bien de la coupe de champagne de bienvenue, des mises en bouche et de l‘ouverture des cadeaux. Il veut manger sitôt le pas de la porte franchi, et après il veut bouger. Et si on ne bouge pas ? Il manifeste son impatience en criant. Et Edouard, il a 8 ans, alors quand il crie, il y met tout son coeur et je vous promets qu’on l’entend, et que toute discussion devient vite totalement impossible. Et ce n’est pas vraiment dans cette ambiance que les hôtes et les convives ont prévu de passer cette journée de fête et de détente. 

Ça on le sait bien, nous. On l’anticipe des jours à l’avance. Et quand on se réveille le matin du grand jour, on se conditionne, on se prépare comme pour un marathon, comme pour une randonnée périlleuse dans une contrée hostile. On s’équipe, en essayant de penser à tout. On remplit un sac de victuailles en tout genre, de trucs inédits et surprenants. On embarque même des bouteilles d’eau et du sopalin, pour être le plus autonome possible et ne pas déranger en réclamant sans cesse des choses. Finalement on débarque avec une valise et on se rend vite compte qu’on a oublié LE truc qu’il ne fallait surtout pas oublier. Vous n’imaginez pas comme l’absence de pain de mie ou de la cuillère bleue (on a pris la jaune, bien sûr) peuvent faire basculer dans l’horreur un déjeuner de famille !

Alors, à partir de maintenant, un seul mot d’ordre : TENIR. Tenir Edouard le plus calme possible, en l’occupant, en rusant, en le surprenant, en le sortant de son fauteuil pour l’installer sur mes genoux, et surtout continuer à sourire lorsque son petit corps tendu vient se heurter contre le mien avec cette force qu’il ne contrôle pas, et qui m’oblige, moi aussi, à me raidir pour nous maintenir tous les deux à peu près assis sur cette chaise. Il faut aussi tenir la conversation, échanger, s’intéresser à chacun, parce que moi je suis venue pour ça, tout en restant vigilante, connectée et concentrée à ce qu’Edouard réclame sans le dire avec des mots, mais plutôt avec des cris. Manger ? On verra ça plus tard, peut-être lorsque j’aurai trouvé le moyen de me faire greffer une troisième main, parce que là, si j’attrape une fourchette, Edouard tombe. Le choix est vite fait !

Et les autres dans tout ça ? Témoins impuissants de notre inconfort, ils font ce qu’ils peuvent pour nous faciliter les choses, même s’ils ne comprennent pas toujours ce qui se joue à l’intérieur. A cet instant, mon horloge à moi n’est pas la même que la leur. Tandis qu’ils aspirent à laisser tranquillement s’écouler le temps, chacune de mes secondes à moi est une lutte, un combat pour rester dans les clous, pour maintenir l’équilibre. 

Comme face à un radiateur sous pression dont le bouton a sauté, je dois maintenir fermement mon doigt sur le robinet pour prévenir l’explosion. Une seconde de relâchement et c’est la catastrophe. Et pendant ce temps, autour de moi, les gens s’affairent à tout autre chose, vaquent à leurs occupations, incapables de prendre ma place puisque moi seule sais comment contenir cette pression. 

Voilà donc comment va se passer pour moi, cette année encore, le repas de Noël. Je sais qu’à tout moment, la pression du robinet pourra se transférer à l’intérieur de moi et que comme lui, je serai alors au bord de l’explosion ! Mais la pression retombe toujours, finalement !

Et comme Sénèque, je sais que « le bonheur, ce n’est pas d’attendre que l’orage cesse, mais d’apprendre à danser sous la pluie ». Et même dans la tempête, je ne raterais le show pour rien au monde !

Joyeux Noël à tous !